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Intervention médiatique helvético-québécoise

Un peu la suite (tardive) d’un billet sur la «vitalité culturelle du Québec» (qui était lui-même une suite d’un billet sur le contenu québécois), avec des liens à deux baladodiffusions: David Patry (du syndicat du Journal de Montréal) en entrevue sur Musironie et Jean-François Rioux (directeur radio à RadCan) en entrevue sur Médialogues.

Un peu plus de contexte que vous n’en désirez… 🙂

J’écoute de nombreuses baladodiffusions, en français et en anglais. En tant qu’ethnographe et en tant que  bavard invétéré, j’essaie  d’apporter mon grain de sel dans diverses conversations. Certaines baladodiffusions (entre autres celles qui proviennent du contexte radiophonique traditionnel, comme Médialogues) «donnent la parole aux auditeurs» en sollicitant des messages téléphoniques ou par courriel. Une participation beaucoup moins directe ou égalitaire que dans le média social, mais une participation sociale tout de même.

En tant que Québécois d’origine suisse, je me plais à écouter des baladodiffusions helvétiques (provenant surtout de la radio publique en Suisse-Romande, la baladodiffusion indépendante étant encore plus rare en Suisse qu’au Québec). Ça m’aide à conserver un contact avec la Suisse, ne serait-ce que par l’accent des participants. Et ça me fait parfois réfléchir aux différences entre la Suisse et le Québec (ou, par extension, aux différences entre Amérique du Nord et Europe).

J’écoute des baladodiffusions de Couleur3 et de «La première» (deux stations radiophoniques de la SRG SSR idée suisse) depuis 2005. Mais ce n’est qu’en écoutant un épisode de la baladodiffusion de Vous êtes ici de Radio-Canada, l’été dernier que j’ai appris l’existence de Médialogues, une émission de La première au sujet des médias. 

Puisque je suis en réaction contre le journalisme depuis 25 ans, la critique des médias me fascine. Médialogues n’est pas, en tant que telle, représentative de l’analyse critique des médias (elle est animée par des journalistes et les journalistes peinent à utiliser un point de vue critique sur le journalisme). Mais plusieurs interventions au cours de l’émission sont effectuées par des gens (y compris d’anciens journalistes comme Christophe Hans) dotés du recul nécessaire pour comprendre le journalisme dans son ensemble et certains journalistes qui participent à l’émission énoncent à l’occasion des idées qui peuvent être utiles à l’analyse critique du journalisme.

Soit dit en passant, au sujet du respect… Je respecte qui que ce soit, y compris ceux avec qui je suis en désaccord profond. Je peux parfois sembler irrespectueux à l’égard des journalistes mais ce n’est pas contre eux que «j’en ai». Je suis en réaction contre le journalisme mais j’apprécie les journalistes en tant que personnes. Par ailleurs, je considère que beaucoup de journalistes sont eux-mêmes irrespectueux à l’égard des non-journalistes et leur manque de respect à notre égard provoque parfois en moi certaines réactions qui peuvent ressembler à des «attaques» plus personnalisées. Mon intention est toute autre, bien évidemment, mais je prends la responsabilité pour toute méprise à ce sujet. J’ai d’ailleurs été confronté à ce genre de situation, il y a quelques mois.

Revenons donc à Jean-François Rioux, en entrevue avec les journalistes de Médialogues.

Le contexte immédiat de cette entrevue est relativement simple à comprendre: la Société Suisse Romande (portion francophone de la SRG SSR idée suisse) procède en ce moment à la fusion de ses services télévisuels, radiophoniques et Internet. C’est donc un sujet qui anime et passionne l’équipe de Médialogues (située au cœur de cette transformation). La semaine dernière, intriguée par des propos de Gérard Delaloye, (dont les interventions ont été entendues à plusieurs reprises pendant la semaine), l’équipe de Médialogues s’est penchée sur la crainte toute journalistique de la perte de diversité causée par cette fusion de diverses sections du service public. N’étant pas en mesure de contacter le directeur télévision et radio (déjà sollicité à plusieurs reprises par Médialogues, à ce que j’ai pu comprendre), l’équipe de journalistes a décidé de contacter Jean-François Rioux. Choix très logique puisque la SRC est l’équivalent très direct de la SSR (y compris la distinction linguistique) et que CBC/SRC a déjà procédé à cette fusion des médias.

Rioux était donc invité à se prononcer au sujet des effets de la fusion des moyens de communication. Là où tout prend son sens, c’est que l’équipe de Médialogues utilise le terme «convergence» pour parler de cette fusion. Ce terme est tout à fait approprié puisqu’il s’agit d’un exemple de ce qu’on appelle «la convergence numérique». Mais, en contexte canadien (et, qui plus est, québécois), le terme «convergence» est fortement connoté puisqu’il a surtout été utilisé pour désigner ce qu’on appelle «la convergence des médias»: une portion de la concentration des médias qui traite plus spécifiquement de l’existence de plusieurs organes médiatiques «multi-plateforme» au sein d’une même organisation médiatique. Contrairement à ce que certains pourraient croire (et que je me tue à dire, en tant qu’ethnolinguiste), c’est pas le terme lui-même, qui pose problème. C’est l’utilisation du terme en contexte. En parlant au directeur radio de RadCan, il est bon de connaître le contexte médiatique québécois, y compris une aversion pour la convergence des médias.

En tant qu’ethnolinguiste helvético-québécois, il était de mon devoir d’indiquer à l’équipe de Médialogues qu’une partie de cette entrevue avec Rioux était tributaire d’une acception proprement québécoise du concept de «convergence». J’ai donc envoyé un courriel à cette époque, n’étant alors pas en mesure de laisser un message sur leur boîte vocale (j’étais dans un lobby d’hôtel en préparation à une visite ethnographique).

Alors que je suis chez un ami à Québec (pour d’autres visites ethnographiques), je reçois un courriel d’Alain Maillard (un des journalistes de Médialogues) s’enquérant de mes dispositions face à une entrevue téléphonique au cours des prochains jours. Je lui ai rapidement indiqué mes disponibilités et, ce matin, je reçois un autre courriel de sa part me demandant si je serais disponible dans la prochaine heure. Le moment était tout à fait opportun et nous avons pu procéder à une petite entrevue téléphonique, de 9:58 à 10:18 (heure normale de l’est).

Malheureusement, j’ai pas eu la présence d’esprit de procéder à l’enregistrement de cette entrevue. Sur Skype, ç’aurait été plus facile à faire. Compte tenu de mon opinion sur le journalisme, évidemment, mais aussi de ma passion pour le son, j’accorde une certaine importance à l’enregistrement de ce type d’entrevue.

M’enfin…

Donc, Maillard et moi avons pu parler pendant une vingtaine de minutes. L’entrevue était proprement structurée (on parle quand même de la Suisse et, qui plus est, d’un journaliste et auteur œuvrant en Suisse). Une section portait directement sur la notion de convergence. Selon Maillard, celle-ci pourrait faire l’objet d’une diffusion de deux minutes au début de l’émission de vendredi. La seconde section portait sur mon blogue principal et se concentrait sur l’importance de bloguer dans un contexte plutôt carriériste. La troisième section portant sur un de mes «chevaux de bataille»: la musique et les modèles d’affaires désuets qui la touchent. Comme beaucoup d’autres, Maillard s’interrogeait sur les montants d’argent associés à certains produits de la musique: les enregistrement et les spectacles. Pour Maillard, comme pour beaucoup de non-musiciens (y compris les patrons de l’industrie du disque), il semble que ce soit l’accès à la musique qui se doit d’être payant. Malgré les changements importants survenus dans cette sphère d’activité para-musicale depuis la fin du siècle dernier, plusieurs semblent encore croire que La Musique est équivalente aux produits de consommations (“commodities”) qui lui sont associés. La logique utilisée semble être la suivante: si les gens peuvent «télécharger de la musique» gratuitement, comment «la musique» peut-elle survivre?  Pourtant, ce n’est pas «de la musique» qui est téléchargée, ce sont des fichiers (généralement en format MP3) qui proviennent de l’enregistrement de certaines performances musicales.

L’analogie avec des fichiers JPEG est un peu facile (et partiellement inadéquate, puisqu’elle force une notion technique sur la question) mais elle semble somme toute assez utile. Un fichier JPEG provenant d’une œuvre d’art pictural (disons, une reproduction photographique d’une peinture) n’est pas cette œuvre. Elle en est la «trace», soit. On peut même procéder à une analyse sémiotique détaillée du lien entre ce fichier et cette œuvre. Mais il est facile de comprendre que le fichier JPEG n’est pas directement équivalent à cette œuvre, que l’utilisation du fichier JPEG est distincte de (quoiqu’indirectement liée à) la démarche esthétique liée à une œuvre d’art.

On pourrait appliquer la même logique à une captation vidéo d’une performance de danse ou de théâtre.

J’ai beaucoup de choses à dire à ce sujet, ce qui est assez «dangereux». D’ailleurs, je parle peu de ces questions ici, sur mon blogue principal, parce que c’était surtout mon cheval de bataille sur le blogue que j’ai créé pour Critical World, il y a quelques temps.

Comme vous vous en êtes sûrement rendu compte, chères lectrices et chers lecteurs, je suis parti d’un sujet somme toute banal (une courte entrevue pour une émission de radio) et je suis parti dans tous les sens. C’est d’ailleurs quelque-chose que j’aime bien faire sur mon blogue, même si c’est mal considéré (surtout par les Anglophones). C’est plutôt un flot d’idées qu’un billet sur un sujet précis. Se trouvent ici plusieurs idées en germe que je souhaite aborder de nouveau à une date ultérieure. Par exemple, je pensais dernièrement à écrire un billet spécifiquement au sujet de Médialogues, avec quelques commentaires sur la transformation des médias (la crise du journalisme, par exemple). Mais je crois que c’est plus efficace pour moi de faire ce petit brouillon.

D’ailleurs, ça m’aide à effectuer mon «retour de terrain» après mes premières visites ethnographiques effectuées pour l’entreprise privée.


Grisaille: littérature et éminence grises

La première fois que j’ai entendu le terme «littérature grise» (présentation de Daniel Gill au CÉFES de l’Université de Montréal), j’ai tout de suite été tenté d’étendre le terme au-delà de son usage original. Rien de très anormal, surtout en français.

En fait, je peux l’avouer, j’avais apparemment mal compris l’usage en question. Pas réellement honteux, surtout en français. Mais ça demande quand même un mea culpa. Je croyais qu’on parlait de ces textes qui, sans être académiques, pouvait quand même faire l’objet d’une lecture académique. Je pensais qu’il s’agissait d’un terme lié au sens critique, à la critique des sources.

Or, il appert que le concept de littérature grise ait une acception beaucoup plus étroite. Si je comprends mieux ce terme, grâce à Wikipedia, il semble surtout concentré autour du mode de publication. Un texte qui n’est pas publié formellement, par une maison d’édition, fait partie de la littérature grise. Tout texte à usage restreint, y compris les rapports internes, etc. Ce serait même la communauté de collecte de renseignements qui aurait inventé ce terme (en anglais). Il y a probablement une notion de confiance à la base de ce concept. Mais ce que je croyais y percevoir, côté sens critique ne semble pas être à la base de l’appellation littérature grise.

Où vais-je, avec ces élucubrations sur l’usage d’un terme apparemment aussi simple? Vers le rapport entre la tour d’ivoire et le monde réel.

Si si!

C’est que je pense à la «vulgarisation». À la «littérature populaire» en lien avec le milieu universitaire. Aux livres écrits pour un public large, mais avec une certaine dimension académique.

Souvent, la vulgarisation est décrite comme une version «populaire» d’une discipline existante («psychologie populaire» ou “pop psychology”). En anglais, “popularizer” correspond au rôle du vulgarisateur, bien que les connotations soient légèrement différentes.

C’est un peu comme ça que je définissais la «littérature grise». Un espace d’écriture qui n’est ni la publication académique arbitrée, ni la source primaire. Y compris une grande partie du journalisme (sans égard au prestige de la publication) et la plupart des livres à gros tirage. Ces textes qui doivent d’autant plus être «pris avec un grain de sel» que leurs buts ne sont pas toujours si directement liés à la simple dissémination d’idées ou à l’augmentation des connaissances.

Il y a de nombreux vulgarisateurs, de par ce vaste monde. Surtout parmi les Anglophones, d’ailleurs. Ils écrivent des tas de livres (et pas mal d’articles, dans certains cas). Certains de leurs livres sont des succès de librairie. Les vulgarisateurs deviennent alors des personnalités connues, on les invite à des émissions de télé, on demande leur avis à l’occasion, on leur donne certaines responsabilités. «On» désigne ici l’establishment médiatique et une des sources de la «culture populaire». Dans plusieurs milieux généralement anti-intellectuels, ce «on» est relativement restreint. Mais l’effet commercial demeure grand.

Même dans une région où le travail intellectuel est peu respecté, le genre d’activité médiatique que les vulgarisateurs peuvent entreprendre donne lieu à toute une entreprise, semble-t-il assez profitable.

Un truc à noter, avec le rôle de vulgarisateur, c’est qu’il s’agit davantage de servir de canal plutôt que de contribuer de façon significative à la connaissance académique. Bien sûr, les contributions de plusieurs vulgarisateurs sont loin d’être négligeables. Mais le rôle d’un vulgarisateur va alors au-delà du travail de vulgarisation.

Ce qui est assez facile à observer, c’est que les contributions des vulgarisateurs sont souvent surévaluées par leurs publics. Rien de très surprenant. On croit aisément que c’est le communicateur qui est la source ultime du message communiqué, surtout si ce message est vraiment nouveau pour nous. Et la zone médiatique qu’occupent si facilement les vulgarisateurs est obnubilée par la notion de la découverte individuelle, par le «génie» du chercheur, par le prestige de la recherche. Le vulgarisateur individuel représente la communauté académique dans son ensemble qui, elle, est souvent conçue comme ne devant pas donner trop d’importance à la personalité du chercheur.

Dans le milieu académique, les attitudes face aux vulgarisateurs sont assez variées. Il y a parfois un certain respect, parfois une certaine jalousie. Mais il y a aussi beaucoup de crainte que le travail académique soit galvaudé par la vulgarisation.

Il y a un ensemble de réactions qui viennent du fait que la vulgarisation du travail académique est souvent au cœur de ce que les enseignants universitaires doivent contrecarrer chez plusieurs étudiants. La tâche de remettre en cause ce que des vulgarisateurs ont dit peut donner lieu à des situations difficiles. Plusieurs sujets sont «sensibles» (“touhcy subjects”).

D’ailleurs, la sensibilité d’un sujet dépend souvent de la spécialisation disciplinaire. Une ingénieure peut avoir des réactions très fortes à propos d’un sujet qui lui tient à cœur, par exemple au sujet d’un langage de programmation. Au cours d’une discussion autour de ce type de sujet, cette ingénieure peut se plaindre de la vulgarisation, exiger de la rigueur, condescendre au sujet des connaissances des gens. Mais cette même ingénieure peut ne voir aucun problème à discuter de questions sociales d’une façon par trop simpliste et se surprendre des réactions des gens. La même situation se produit à l’inverse, bien sûr. Mais je me concerne plus d’être humain que de «génie»! 😉

Il y a un peu de mépris, dans tout ça. La discipline des autres semble toujours plus simple que la sienne et on s’y croit toujours meilleur qu’on ne l’est vraiment.

C’est un peu comme si un professeur d’histoire de l’art publiait un livre sur la biologie moléculaire (sans avoir de formation dans un domaine biologique quelconque) ou si le détenteur d’un prix Nobel de physique publiait des propos sur l’histoire de la littérature (sans avoir pris connaissance du domaine).

Puisque je suis surtout anthropologue, je peux utiliser l’exemple de l’anthropologie.

Comme beaucoup d’autres disciplines, l’anthropologie est très mal représentée dans le public en général ou même dans le milieu académique. D’ailleurs, nous avons parfois l’impression que notre discipline est moins bien représentée que celle des autres. Il y a probablement un biais normal là-dessous. Mais je crois qu’il y a quelque-chose que les gens qui n’ont jamais travaillé en tant qu’anthropologue ne saisissent pas très bien.

Nombreux sont les collègues qui se méprennent au sujet de notre discipline. Les commentaires au sujet de l’anthropologie prononcés par des chercheurs provenant d’autres disciplines sont aussi exacts que si on définissait la biologie comme la critique des relations de pouvoir et la sociologie comme l’étude des courants marins. Qui plus est, plusieurs de nos collègues nous traitent de façon condescendante même lorsque leurs propres disciplines ont largement bénéficié de recherches anthropologiques.

Le problème est moins aigu en anthropologie physique et en archéologie que parmi les «disciplines ethnographiques» (comme l’ethnolinguistique, l’ethnohistoire et l’ethnologie). L’anthropologie judiciaire, l’archéologie préhistorique, la paléontologie humaine et la primatologie sont généralement considérée comme assez “sexy” et, même si le travail effectué par les chercheurs dans ces domaines est très différent de l’idéal présenté au public, il y a un certain lien entre le personnage imaginé par le public et la personne affublée de ce personnage. Oh, bien sûr, on a toujours des étudiants qui intègrent l’anthropologie pour devenir Jane Goodall, Kathy Reichs ou Indiana Jones. Mais c’est plus facile de ramener les gens sur terre en leur montrant le vrai travail du chercheur (surtout si ces gens sont déjà passionés par le sujet) que de franchir le fossé qu’il y a entre l’idée (souvent exotique et/ou ésotérique) que les gens se font de l’ethnographe.

En anthropologie, un des vulgarisateurs qui nous donne du fil à retordre, c’est Jared Diamond. Probablement pas un mauvais bougre. Mais c’est un de ceux qui nous forcent à travailler à rebours. Certains le croient anthropologue (alors que c’est un physiologiste et biologiste travaillant en géographie). Certaines personnes découvrent, grâce à Diamond, certains aspects liés à l’anthropologie. Mais le travail de Diamond sur des questions anthropologiques semble peu approprié parmi la communauté des anthropologues.

En anthropologie linguistique, comme dans d’autres domaines d’étude du langage, nous sommes aux prises avec des gens comme Noam Chomsky et Steven Pinker. L’un comme l’autre peut, à juste titre, être considéré comme innovateur dans son domaine. D’ailleurs, Chomsky a été (individuellement) un personnage si important dans la l’histoire de la linguistique de la fin du siècle dernier qu’on peut parler de «dominance», voire d’hégémonie chomskyenne. Pinker est depuis longtemps une «étoile montante» de la science cognitive et plusieurs cognitivistes tiennent compte de ses recherches. Toutefois, ils occupent tous les deux unou deplace assez large dans «l’esprit du public» au sujet du langage. Pinker tient plus directement le rôle du vulgarisateur dans ses activités, mais Chomsky est tout aussi efficace en tant que «figure» de la linguistique. J’aurais aussi pu parler de Deborah Tannen ou de Robin Lakoff, qui abordent toutes deux des aspects du langage qui sont importants en anthropologie linguistique. Mais elles semblent bien moins connues que Pinker et Chomsky. Détail intéressant: sur Wikipédia en français, elles sont énumérées parmi les linguistes mais elles n’ont pas leurs propres articles. Pourtant, l’ex-époux de Robin Tolmach Lakoff, George Lakoff, fait l’objet d’un article relativement détaillé. Sur Wikipedia en anglais, Robin Lakoff a son propre article mais les liens sur “Lakoff” et même “Professor Lakoff” redirigent le lecteur vers le même George avec mention de «la sociolinguiste» pour disambiguer. C’est peut-être logique, normal ou prévisible. Mais ça reste amusant.

D’ailleurs, je me demande maintenant s’il n’y a pas un certain biais, un certain obstacle à la reconnaissance des femmes dans le domaine de la vulgarisation. Parmi les chercheures qui tiennent le rôle de vulgarisatrices, j’ai de la difficulté à penser à des femme très connues du public en général. Il y a bien eu Margaret Mead, mais son rôle était légèrement différent (entre autres à cause du développement de la discipline, à l’époque). Il y a aussi Jane Goodall et Kathy Reichs, mentionnées plus haut. Mais on semble les connaître plus par leurs vies ou leurs travaux de fiction que par leurs activités de vulgarisation académique comme tel. On se méprend moins à cause d’elles sur les buts de la recherche que l’on ne se méprend à cause de gens comme Diamond ou Pinker. Y a-t-il d’autres femmes dont les activités médiatiques et bibliographiques ont, présentement, le même type d’impact que celles de Pinker, Chomsky ou Diamond? J’espère bien mais, honnêtement, j’ai de la difficulté à en trouver. Reichs est une bonne candidate mais, à ce que je sache, elle a toujours publié des ouvrages de fiction et non le type de texte semi-académique auquel je donne (de façon inexacte) le nom de «littérature grise».

Peut-être ne suis-je que biaisé. Je vois les femmes comme mieux à même de «faire la part des choses» entre travail académique et activités médiatiques que les hommes dont je parle ici. Ou bien j’ai tout simplement de la difficulté à critiquer les femmes.

Toujours est-il que…

J’ai, personnellement, un rapport assez particulier à la vulgarisation. Je la considère importante et je respecte ceux qui la font. Mais j’ai des opinions assez mitigées par rapport aux travaux effectués par divers vulgarisateurs.

J’ai assisté à divers événements centrés sur certains d’entre eux. Entre autres, une présentation de Pinker liée au lancement d’un de ses livres. Bien que cette présentation ait été effectuée dans sa ville natale et au sein de l’université où il a débuté ses études, Pinker n’avait alors pas su adapter sa présentation à son public. Selon moi, un des critères servant à évaluer la performance d’un vulgarisateur, c’est sa capacité à travailler avec «son» public.

Douglas Hofstadter m’avait semblé intellectuellement imprudent, lors de sa participation à un colloque sur la cognition à l’Université d’Indiana (pendant ma scolarité de doctorat au sein de cette institution assoifée de prestige). Ses propos ressemblaient plus à ceux d’un auteur de science fiction qu’à ceux d’un cognitiviste. Faut dire que j’ai jamais été impressionné par ses textes.

Vendredi soir dernier, j’ai assisté à une présentation du philosophe Daniel Dennett. Cette présentation, organisée par l’Institut de sciences cognitives de l’UQÀM, faisait partie d’une conférence plus large. Mais je n’ai remarqué que la présentation de Dennett, dans le programme distribué par courriel.

C’est d’ailleurs cette présentation qui m’a motivé à écrire ce billet. Le titre de ce billet se veut être une espèce de jeu de mots un peu facile. Il y a un aspect zeugmatique, ce que j’aime bien. J’avais d’abord décidé de l’écrire en anglais et de le nommer “grey literature and grey beards”, en référence partielle à un commentaire, laissé par Valérie Bourdeau sur mon «mur» Facebook, au sujet des barbus au type académique présents lors de l’événement. Encore là, un petit coup de jeu de mots.

Faut dire que Dennett a beaucoup utilisé l’humour, lors de sa présentation. Entre autres, plusieurs commentaires ressemblaient à des «blagues d’initiés» pour ceux qui connaissent bien son œuvre. Ces blagues étaient un peu «faciles», mais elles n’étaient pas dénuée d’à propos.

Mes notes prises au cours de la présentation de Dennett à l’aide de mon iPod touch, portent plutôt sur la forme de cette présentation que sur son contenu. J’ai quand même relevé certains commentaires au sujet de Dan Sperber, dont j’ai lu certains travaux et qui me semble justement cerner certaines questions importantes à l’égard de la cognition en contexte social d’une façon plus profonde que celle de Dennett ou de son ami Dawkins. Ces commentaires de Dennett au sujet de Sperber m’ont semblé un peu «rapides», ne tenant pas vraiment en compte la teneur réelle des travaux de Sperber. Pas que je suis nécessairement un fan inconditionnel de Sperber, mais les contre-arguments semblaient un peu spécieux.

La présentation dans son ensemble était assez intéressante et, en mettant en parallèle plusieurs idées assez distinctes, peut avoir été stimulante pour plusieurs personnes. Et probablement assez efficace pour ce qui est de la vente de livres.

Pour dire la franche vérité, j’ai trouvé cette présentation plus utile que ce à quoi je m’attendais. Force m’est d’admettre que, malgré mon respect pour le travail de vulgarisation, je m’attendais à quelque-chose de très superficiel. Et même si Dennett n’a pas atteint de grandes profondeurs lors de cette présentation, il s’est montré capable de permettre aux membres de l’auditoire de conserver leurs sens critiques, ce qui est rare dans la sphère médiatique qu’occupe parfois Dennett (surtout au sujet du dogmatisme, religieux ou athée). En d’autres termes, Dennett ressemblait davantage à un bon prof qu’à un vulgarisateur typique. Puisqu’il enseigne à Tufts, établissement difficile pour l’enseignement, je trouve cette qualité encore plus remarquable.

Ce qui est aussi intéressant, c’est que Dennett a parlé lui-même de vulgarisation. Il semblait soit prendre parti pour la vulgarisation ou se défendre de simplifier à outrance les questions complexes dont il traitait. De plus, Dennet a su critiquer directement le réductionnisme, un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Dans un certain monde «scientiste», la science est exhaustivement explicative et toute question est concevable comme une réduction à des facteurs simples. C’est, selon moi, une approche simpliste, source de méprise et de situations embarrassantes. Dennett semble avoir une perspective similaire et s’est prononcé à la fois contre le réductionnisme scientifique en général et contre le déterminisme génétique en particulier (une forme particulièrement populaire de réductionnisme, à l’heure actuelle).

Ce n’est qu’après avoir commencé la rédaction de ce billet que j’ai écouté l’entrevue (audio) accordée par Hubert Reeves à l’émission Les années lumière de Radio-Canada. Non seulement Hubert Reeves y parle-t-il de vulgarisation mais, comme Dennett, il se prononce directement contre le réductionnisme. Très agréable et utile.

Une des choses que les vulgarisateurs arrivent à faire c’est le pont entre diverses disciplines. Soit à l’intérieur d’un des grands champs du monde académique (arts, sciences humaines, sciences naturelles…) ou même entre ces grands champs d’investigation (typiquement, entre Art et Science). Il y a rarement une balance réelle. Il s’agit souvent d’un scientifique qui parle d’art ou de sciences sociales, parfois avec des résultats plutôt mitigés. Mais la tendance est déjà vers le «généralisme créatif», vers une épistémologie large qui intègre diverses approches et conserve son sens critique dans diverses situations. Il y a quelque-chose de «raffraîchissant», dans tout ça.

Ce que j’apprécie peut-être le plus des vulgarisateurs, et ce que j’entreprends à ma façon, c’est l’implication sociale. Un peu comme des Bourdieu ou Attali en France, les vulgarisateurs du monde anglophone réussissent à sortir de la tour d’ivoire et à s’intégrer à la communauté sociale.

Un truc qui m’embête un peu, dans tout ça, c’est que certaines de mes activités (entre autres, les blogues) sont assez proches de la «littérature grise» et de la vulgarisation. Ce n’est peut-être qu’un problème dans le système actuel qui domine le milieu académique. Mais je ressens parfois un certain malaise. D’autant plus que, contrairement aux grands vulgarisateurs, je ne suis pas très doué dans la vente de textes.

Mais, ça, c’est mon problème. Je n’ai peut-être que la barbe de grise, mais peut-être qu’un jour je me transformerai en éminence grise… 😀